Avant de vouloir aider un enfant à accepter de perdre et à mieux le vivre, il est important de comprendre que les compétences nécessaires pour jouer à un jeu de société se construisent progressivement. Nous allons donc vous aider à mieux comprendre tout ce qui se joue pour votre enfant lorsque vous jouez à un jeu de société avec lui !

 

À quel âge un enfant comprend-il les règles d’un jeu de société ?

Commençons par reprendre les étapes du jeu chez l’enfant.

Avant 18 mois à 2 ans environ, l’enfant est surtout dans une phase dite sensori-motrice. Il découvre le monde par son corps, les manipulations et les expériences psychomotrices qu’il fait au quotidien. Le jeu a alors une fonction d’expérimentation : il touche, bouge et agit.

À partir de 2 ans, le jeu symbolique apparaît petit à petit : votre enfant commence à faire semblant, à imiter ce qu’il observe chez les autres et vous en premier.  Il commence ainsi à inventer des scénarios. Il peut jouer à faire “comme si”, mais il reste encore à ce stade, très centré sur son propre plaisir et ses envies immédiates. Il est encore dans une période dite « égocentré » (et non égoïste) et c’est normal !

Et donc c’est entre 4 et 6 ans que l’enfant commence réellement à comprendre les règles simples de jeux de plateau, avec le tour de rôle et donc la notion de gagnant et de perdant…

En effet, à cette période de son développement, ses capacités de contrôle inhibiteur évoluent et il devient donc progressivement davantage capable de plusieurs choses essentielles :

  • Attendre pendant que l’autre agit,
  • Ne pas réagir immédiatement,
  • Et contrôler certaines réactions, mais ce n’est que le début et cela s’apprend et s’accompagne.

Pour finir sur ces bases essentielles à votre compréhension, il faut dire que d’un point de vue neurodéveloppemental, ces progrès sont liés à la maturation progressive du cortex préfrontal, une zone du cerveau impliquée dans ce qu’on appelle les fonctions exécutives que sont :

  • L’inhibition
  • L’attention
  • La flexibilité mentale
  • L’autocontrôle
  • La gestion des émotions

Toutefois, cette maturation est lente et variable d’un enfant à l’autre, et on peut dire qu’à partir de 7-8 ans, un enfant devient plus prêt et capable à relativiser un échec et d’accepter plus sereinement de perdre à un jeu.

 

Pourquoi certains enfants ont du mal à perdre ?

En effet, certains enfants ont plus de difficultés à perdre que d’autres. Et, soyons honnêtes, nous non plus, nous n’aimons pas toujours perdre. Et oui, car cela dépend aussi de notre état émotionnel du moment !

Perdre n’est pas une situation anodine pour un enfant. Cela mobilise en effet, à la fois ses émotions comme pour nous, mais aussi, contrairement à nous, son estime de lui-même et sa capacité à gérer la frustration. Normalement, à l’âge adulte, nous n’avons plus de problème avec notre estime et la construction de notre affirmation de Soi. Mais ce n’est pas le cas chez les enfants et certains d’entre eux peuvent vivre l’échec de façon très importante.

Ce que nous constatons sur le terrain avec les enfants que nous accompagnons est un vécu d’injustice et sentiment d’échec personnel avec une verbalisation de sensation de ne pas être “assez fort” ou “assez capable”.

Certains enfants sont aussi plus sensibles émotionnellement. Ils ressentent tout “plus fort”. On peut parler d’enfants hypersensibles (ou HPE, Haut Potentiel Émotionnel).

Ils vivent alors l’échec avec une grande déception, de la colère vis-à-vis d’eux-mêmes ou encore de la honte de perdre devant les autres . En psychomotricité, nous savons que perdre mobilise plusieurs fonctions essentielles :

  • L’inhibition (ne pas réagir immédiatement)
  • La flexibilité mentale (accepter qu’un résultat ne soit pas celui attendu)
  • La régulation tonico-émotionnelle
  • Les capacités d’adaptation

Par ailleurs, certains enfants ont davantage besoin de contrôle ou de maîtrise. Les jeux de société les confrontent alors à quelque chose de difficile : accepter qu’on puisse ne pas tout contrôler… Pas si facile que ça !

Enfin, il ne faut pas oublier que l’enfant apprend beaucoup par imitation. Donc, vous avez un rôle important en tant que parents ou qu’adulte. Un climat familial très compétitif ou des attentes élevées autour de la réussite peuvent parfois accentuer la difficulté à perdre.

Jeu de Dames Chinoises (bois)

 

Comment accompagner un enfant mauvais perdant ?

Maintenant que vous avez bien compris comment et pourquoi un enfant peut ne pas aimer perdre, nous allons vous donner 4 pistes d’accompagnement. En effet, la capacité à perdre sans se laisser déborder par ses émotions s’apprend progressivement et le rôle de l’adulte est alors essentiel pour l’accompagner.

 

1. Accueillir l’émotion avant de vouloir corriger

Vous êtes en train de jouer et votre enfant pleure ou se met en colère après une défaite. Dites-vous tout d’abord, qu’il ne cherche pas à vous provoquer, mais qu’il est simplement débordé par ce qu’il ressent.

Donc, la première chose essentielle avant de vouloir le raisonner, va être d’accueillir et de reconnaître son émotion : « Tu es déçu », « Tu aurais aimé gagner », « C’est difficile pour toi, je comprends », etc.

Le fait de mettre des mots sur l’émotion aidera déjà votre enfant à mieux la comprendre, la recevoir dans son corps et à commencer à l’accepter. Grâce à vous, il ne vivra pas cet épisode comme négatif et pourra avancer dans sa gestion émotionnelle.

 

2. Aider l’enfant à identifier ce qu’il ressent

Les enfants entre 4 et 7 ans ont souvent du mal à différencier leurs émotions. Ce n’est pas si facile que cela et il suffit parfois de questionner des adultes pour comprendre que ce n’est pas toujours acquis chez eux non plus.

En effet, si vous questionnez un enfant, tout peut rapidement devenir “de la colère”.

Pour faciliter et accompagner cette verbalisation auprès de votre enfant, il peut être très utile d’utiliser des supports qui existent ou à créer vous-même :

  • Des affiches sur les émotions avec des émojis qui les décrivent et facilitent leur identification.
  • Des cartes émotions qui peuvent plus facilement être utilisées en dehors de la maison.
  • Ou encore des jeux autour des expressions du visage et des attitudes corporelles qui aident l’enfant à les distinguer.

Ces supports sont vraiment utiles et vous permettent à vous et à votre enfant de reconnaître ses ressentis, d’enrichir son vocabulaire émotionnel et de mieux communiquer avec lui ce qu’il vit intérieurement lorsqu’il perd.

Parfois, vous ne pourrez pas le faire sur le moment même, mais cela vous servira lorsque l’émotion sera redescendue dans l’après coup.

Mémo des Émotions

 

3. Valoriser le plaisir de jouer plutôt que la victoire

La 3ᵉ astuce est de ne pas faire planer l’idée de victoire avant de commencer un jeu, ou même dans la vie quotidienne.

Lorsque l’on met trop l’accent sur le résultat, certains enfants peuvent en effet, finir par penser que gagner est la seule chose qui compte et qui détermine sa valeur. Il est plus utile au contraire de valoriser et d’apprendre à votre enfant l’importance du plaisir partagé à être ensemble, des moments de rire que l’on peut vivre, des stratégies qu’il peut mettre en place pour réussir la prochaine fois…

Cela l’aidera bien plus à devenir un adulte sécurisé et stable. Alors, petit à petit, votre enfant découvrira qu’un jeu peut rester agréable même lorsqu’il ne gagne pas.

 

4. Montrer l’exemple au quotidien

Pour finir, un conseil simple, mais tellement important ! Votre enfant apprend au quotidien, en vous observant, en vous imitant. N’oubliez pas que vous êtes son modèle.

Donc, à vous en premier lieu de lui montrer que l’on peut perdre avec humour ou en tout cas en relativisant une défaite, car cela lui donnera un modèle concret à imiter. Vous pouvez dire alors « J’aurais préféré gagner, mais j’ai aimé jouer avec toi, parce qu’on a passé un super moment ». Ou encore, lorsqu’il perd, vous pouvez dire (et il en sera très surpris surement) : « Vous savez qui a gagné aujourd’hui ? Et bien, c’est toi, car tu as réussi à perdre avec le sourire ! BRAVO ! »

 

Quels jeux de société choisir pour apprendre à jouer … Et à perdre, avec le sourire ?

Je pense que tous les jeux sont prétexte à accompagner votre enfant.

Mais pour vous aiguiller sur le choix, nous pourrions pencher pour des jeux simples avec des règles accessibles, par exemple le jeu bien connu des Petits Chevaux ! Il permet de travailler le tour de rôle, l’attente et la compréhension progressive des règles, dans un cadre rassurant et connu. Et bien sûr, il n’est pas utile de vous rappeler que lorsque l’on fait basculer un « dada », on le fait avec gentillesse.

Vous pouvez aussi partir sur des jeux d’observation et de déduction comme Tekitoua. Il est également intéressant, car il met en jeu justement les fonctions exécutives évoquées plus haut d’attention, de réflexion et de mémoire, sans créer une compétition trop intense.

Enfin, pour les enfants plus grands, vous pouvez vous diriger sur des jeux plus stratégiques comme la fameuse bataille navale. Ce jeu demande à votre enfant plus de stratégie, d’anticipation et aussi d’acceptation du hasard selon le placement des bateaux et des envois de torpilles…

Globalement, l’essentiel reste de choisir des jeux adaptés à l’âge de votre enfant, potentiellement qu’il aura choisi, et suffisamment courts au départ. Le jeu doit donc rester un espace d’apprentissage… mais aussi de plaisir partagé.


En conclusion, apprendre à perdre fait pleinement partie du développement de l’enfant et cet apprentissage demande du temps et surtout un accompagnement sécurisant.

Dans la majorité des situations, un enfant mauvais perdant n’est pas un enfant “tyrannique” ou “capricieux”. Il s’agit plutôt d’un enfant dont les compétences émotionnelles sont encore immatures. Cependant, il peut être utile de rester attentif lorsque :

  • Les réactions deviennent extrêmement fréquentes et intenses
  • Les oppositions débordent largement du cadre du jeu
  • L’enfant cherche systématiquement à contrôler les autres
  • Les relations familiales deviennent très tendues autour de ces situations

Dans ces cas-là, il peut être intéressant d’en parler avec un professionnel afin de mieux comprendre ce qui se joue pour l’enfant.